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La viole de gambe

Le mieux est d’ouvrir cette page par le film de Gérard Rivoalan  : « La viole de gambe », on y entend l’instrument, on nous parle de son histoire, de sa fabrication, de son usage social et de ses possibilités…

Monsieur de Sainte Colombe, le maître de Marin Marais

Monsieur de Sainte Colombe est devenu fameux par le film d’Alain Corneau, « Tous les matins du monde » (1991) dans lequel son personnage est joué par Jean-Pierre Marielle. Ce film adapte le roman de Pascal Quignard, qui dans un autre livre, La Leçon de musique, indique sa source : Titon du Tillet…

Sainte Colombe entre donc, pour nous, dans la mémoire écrite avec Titon du Tillet. Dans l’édition de 1732, du Parnasse François (voir notre article sur ce blog) : Titon y parle de ce maître dans la notice qu’il consacre à Marin Marais :

« … avant Marin Marais, Sainte Colombe faisait quelque bruit pour la viole ; il donnait même des concerts chez lui, où deux de ses filles jouaient, l’une du dessus de viole, & l’autre de la basse, & formaient avec leur père un concert à trois violes, qu’on entendait avec plaisir, quoiqu’il ne fut composé que de symphonies ordinaires & et d’une harmonie peu fournie d’accords.

Saint Colombe fut même le maître de Marais ; mais s’étant aperçu au bout de dix mois que son élève pouvait le surpasser, il lui dit qu’il n’avait plus rien à lui montrer. Marais qui aimait passionnément la viole, voulut cependant profiter encore du savoir de son maître pour se perfectionner dans cet instrument ; & comme il avait quelque accès dans sa maison, il prenait le temps en été que sainte Colombe était dans son jardin enfermé dans un petit cabinet de planches, qu’il avait pratiqué sur les branches d’un mûrier, afin d’y jouer plus tranquillement & plus délicieusement de la viole. Marais se glissait sous ce cabinet ; il y entendait son maître, & profitait de quelques passages & de quelques coups d’archets particuliers que les maîtres de l’art aiment à se conserver ; mais cela ne dura pas longtemps, Sainte Colombe s’en étant aperçu & s’étant mis sur ses gardes pour n’être plus entendu par son élève : cependant il lui rendit toujours justice sur le progrès qu’il avait fait sur la viole ; & étant un jour dans une compagnie où Marais jouait de la viole, ayant été interrogé par des personnes de distinction sur ce qu’il pensait de sa manière de jouer, il leur répondit qu’il y avait des élèves qui pouvaient surpasser leur maître, mais que le jeune Marais n’en trouverait jamais qui le surpassa. »
Accès à l’édition de 1732 du Parnasse François

 

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Apologie de Jean Rousseau

Avant le Parnasse François, Sainte Colombe entrait dans le Traité de la viole de Rousseau (1687) (dont nous avons déjà parlé sur ce blog) ; le livre lui est dédié :

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« [une raison] m’engage aujourd’hui à vous faire hommage de ce Traité de la viole que je mets au jour, comme à celuy de qui cet instrument tient toute sa perfection : car chacun sait que c’est à la faveur de vos instructions, mais particulièrement de ce beau port de main que vous nous avez enseigné, que la viole surpasse avec avantage tous les autres instruments, parce qu’elle a reçu par ce moyen, celui d’imiter parfaitement les plus beau traits, & toute la délicatesse du chant.

C’est aussi à Monsieur de Sainte Colombe que nous sommes obligés de la septième corde qu’il a ajoutée à la viole, & dont il a par ce moyen augmenté l’étendue d’une quarte. C’est lui enfin qui a mis les cordes d’argent en usage en France, & qui travaille continuellement à rechercher tout ce qui est capable d’ajouter une plus grande perfection à cet instrument, s’il est possible.

On ne pas aussi douter que c’est en suivant ses traces que les plus habiles de ce temps se sont perfectionnés, particulièrement Monsieur Marais, dont la science et la belle exécution le distinguent de tous les autres, & le font admirer avec justice de tous ceux qui l’entendent. Tous ceux enfin qui ont l’avantage de plaire, en ont l’obligation aux principes de Monsieur de Sainte Colombe, et si quelqu’un voulait chercher la perfection du jeu de la viole par d’autres moyens il s’en éloignerait, en sorte qu’il ne la trouverait jamais.»
Accès au Traité de la viole

La musique de Sainte Colombe

La musique de Sainte Colombe n’a pas été publiée ; une partie de son oeuvre peut donc avoir été perdue. Il nous est parvenu 67 concerts pour 2 basses de violes sans basse continue dans un manuscrit qui n’a été retrouvé qu’en 1966. Ces concerts comprennent plusieurs mouvements portant des titres de danses ou des titres descriptifs. Les deux violes dialoguent constamment et échangent à tour de rôle la partie soliste et la partie d’accompagnement, c’est pourquoi les concerts sont dits à violes égales. Ces pièces sont considérées comme parmi les plus difficiles du répertoire de l’instrument. Elles constituent un épisode charnière entre l’apothéose des pièces de consort à plusieurs violes et la naissance d’un répertoire pour viole seule qui s’épanouira tout au long du siècle.

Sainte Colombe1Fragment d’une partition de Sainte Colombe

L’émotion d’abord : le langage du baroque

Pour clore cette page sur Sainte Colombe et la viole, nous nous permettons de remettre à contribution Pascal Quignard, avec qui nous l’avons ouverte :

« Sainte Colombe, Maugars, Caignet, la plupart des violistes d’alors mettaient plus haut que tout l’expression, les grands contrastes de hauteur et de timbre, la variété, l’emphase et le déchirement des couleurs, des affetti. Ils y parvenaient en travaillant l’extraordinaire tessiture sonore, en accroissant les multiples possibilités sonores qu’offraient tous les registres et les cordes des instruments d’alors (violes à cinq, puis à six, puis à sept cordes) et toutes les manières d’en jouer de l’archet ou du doigt, multipliant et miniaturisant les altérations, leur improvisation, les délimitant aussi bien dans la prononciation que dans le tempo. Il fallait sans cesse que plusieurs voix, simultanément, se fissent entendre, un dessus volubile, un dessous très calme ou heurté, sans cesse contrastant, pathétiques, sans cesse bouleversant, le jeu de mélodie et le jeu d’harmonie se disputant sans cesse les pièces de la suite. »
La leçon de musique

Epilogue

Marin Marais écrivit un Tombeau pour Monsieur de Sainte Colombe, son maître, que l’on peut ici entendre jouer par Jordi Savall :

 

Pour en savoir plus

Un article de Jonathan DUNFORD et Sylvia ABRAMOWICZ sur les recherches concernant l’identité, la biographie et l’oeuvre de Sainte Colombe

Sainte Colombe
http://www.musicolog.com/colombe_life.asp

Du même auteur :

Monsieur de Sainte Colombe
http://jonathan.dunford.free.fr/html/sainte-c.htm

Enfin, toujours Jonathan Dunford,  dans l’Echo de la viole (4)

Les musiciens français antérieurs à Marin Marais (2)
http://www.violedegambe.org/sfv/pdf/echo_4.pdf

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