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Livre sixième de l’Harmonie universelle. De l’art de bien chanter de Marin Mersenne. Paris: Sébastien Cramoisy, 1636.

Attention ! Ouvrir l’Harmonie Universelle de Marin Mersenne, c’est ouvrir l’une des grandes  boîtes à outils intellectuels de la première moitié du 17e siècle.

Mode texte :

http://www.chmtl.indiana.edu/tfm/17th/MERHU2_8_TEXT.html

Le texte divisé en 8 livres charrie un flot continu de connaissances, d’hypothèses, de réflexions, d’expériences… « Je ne désire pas qu’on croye que je me persuade d’avoir démonstré ce que je propose dans les propositions, quoy que je parle souvent en affirmant : l’on prendra donc pour une simple narration tout ce que j’ay dit, si l’on ne se sent contraint par les expériences, ou les raisons que j’apporte d’embrasser ce que je propose… » Introduction au livre 1.

Ce livre est le produit d’un formidable appétit pour le monde, pour les phénomènes, pour la technique et la mise en ordre scientifique du réel. Traitant de musique, il parle universellement. C’est que l’harmonie est un mot valise, bien grande valise, qui fait de la musique la métaphore du tout. Nous avons donc là une encyclopédie avant la lettre, une encyclopédie personnelle qui procède par digressions, ajouts, connexions…

Arrêtons nous aujourd’hui sur le livre sixième : De l’art de bien chanter.

Lui aussi est très dense. Si vous souhaitez apprendre à lire et écrire la musique, si vous souhaitez « Apprendre à composer correctement en Musique dans peu de temps », si vous brûlez de tout savoir sur la rime et la prosodie françaises, sur le rythme, sur l’art « de diminuer, d’orner et d’embellir »,  si vous vous passionnez sur les opinons de Saint Augustin concernant le rythme, si vous avez besoin de connaître « la manière de chanter les Odes de Pindare et d’Horace, et de rendre les vers François, tant rimez que mesurez, aussi propres pour la Musique, comme sont les vers des Poëtes Grecs et Latins… »,  ce livre doit rester sur votre table de chevet.

Mais ce livre sur l‘art de bien chanter comprend une partie que je n’ai pas encore mentionnée et qui traite de la « musique accentuelle ».

« L’accent, dont nous parlons icy, est une inflexion ou modification de la voix, ou de la parole, par laquelle l’on exprime les passions et les affections naturellement, ou par artifice. » (Proposition 9).

Pour Mersenne, l’expression des passions par le chant est une nécessité :

« […] on doit bien considérer, comprendre, et exprimer le sens, et l’intention des paroles,  et du sujet, afin de l’accentuer et de l’animer en telle sorte, que chaque partie face tout l’effet dont elle est capable ; ce qui arrive particulièrement lors que le Compositeur est luy mesme frappé du sentiment qu’il désire imprimer dans l’esprit de ses auditeurs, en faisant et en chantant ses Airs : comme il arrive que l’orateur a plus de puissance sur son audience, quand il se sent esmeu et entièrement persuadé de ses raisons: ce qui se remarque encore en ceux qui ont recours à Dieu pour leurs maladies, et leurs autres nécessitez, car ils se sentent eschauffez et émeus de certains mouvemens intérieurs extraordinaires, qui leur font appréhender et croire que leur guérison est prochaine, et que la bonté divine commence à les secourir. » Proposition 7

S’ouvre alors  ici, dans l’Harmonie universelle, un véritable traité des passions dont l’expression doit se mettre à l’école du chant italien :

« Quant aux Italiens, ils observent plusieurs choses dans leurs récits, dont les nostres sont privez, parce qu’ils représentent tant qu’ils peuvent les passions et les affections de l’âme et de l’esprit ; par exemple, la cholère, la fureur, le dépit, la rage, les défaillances de coeur, et plusieurs autres passions, avec une violence si estrange, que l’on jugeroit quasi qu’ils sont touchez des mesmes affections qu’ils représentent en chantant ; au lieu que nos François se contentent de flatter l’oreille, et qu’ils usent d’une douceur perpétuelle dans leurs chants ; ce qui en empesche l’energie. » Proposition 6

Pour rendre les passions il convient donc de les étudier et de les connaître :

« […] ceux qui enseignent à chanter doivent monstrer tous ces differens degrez des passions aux enfans, comme ils leur enseignent les cadences, les divers passages et les tremblemens, afin qu’ils ne manquent point d’accentuer toutes les syllabes, et les notes marquées par le compositeur, qui doit s’estudier à la connoissance des mouvemens, et des degrez de chaque passion pour les representer le plus naïfvement qu’il pourra. » Proposition 15

Mersenne décrit, classe, emboîte, nuance les passions pour contribuer ensuite à tâcher de les communiquer en une véritable rhétorique :

« Or je suy l’ordre et le nombre des Propositions précédentes, afin de continuer ce livre en expliquant tout ce qui concerne les Accents des passions, ce qui aidera grandement à perfectionner toutes sortes de Chants, qui doivent en quelque façon imiter les Harangues, afin d’avoir des membres, des parties, et des périodes, et d’user de toutes sortes de figures et de passages harmoniques, comme l’Orateur, et que l’Art de composer des Airs, et le Contrepoint ne cède rien à la Rétorique. »  Partie 3, introduction

 Pourquoi cette méticuleuse étude des passions et pourquoi un tel souci de les communiquer par la musique ?

Dans l’adresse « A Monsieur HALLE Seigneur de Boucqueval, Conseiller du Roy, et Maistre des Contes » du Traité de la voix et des chants », Marin Mersenne écrit « L‘Harmonie Archétype vous touche davantage que l’Elémentaire, dont nous usons maintenant, laquelle n’est que l’image, ou, l’ombre de la Divine. »

Voilà sans doute une piste : en animant nos émotions par le discours des passions, le chant et la musique nous rendent sans doute perceptible ce que ni la vue ni la raison ne perçoivent. L’accent, ce geste vocal, en nous affectant, c’est-à-dire en ne désignant pas la passion, mais en nous la faisant vivre, nous fait participer, par le principe de l’harmonie universelle, au monde dont notre monde terrestre n’est que l’image ou l’ombre.

Cette curiosité et cet appétit des hommes du 17e siècle pour l’exploration et l’expression des passions les portent à l’étonnement, cette passion  féconde qui ne cesse de nous mettre au monde et qui est si chère à Descartes. Mais cette passion pour les passions construira, petit à petit, ce monde nouveau, sans doute moins ordonné que celui de l’Harmonie universelle, où l’homme, livré aux siennes, devient la mesure d’un monde sans mesure.

Philippe Souchu